Laboratoire ruines / Anca Bene - Nous sommes heureux·ses, c'est le principal!
écriture Anca Bene
distribution en cours
Tu ne trouves pas le bonheur, tu le crées » dit la psychologue Katarina Bloom dans un de ses « ted-talks ». Cette pensée s'est immiscée peu à peu dans notre société jusqu'à devenir une valeur cardinale aujourd'hui promue par tous les « gourous » du développement personnel, depuis Martin Sellingman dans les années 90. Elle est appliquée par les politiques d'entreprise du système capitaliste et suivie par une bonne partie de la population comme précepte de la construction de soi.
Le bonheur comme objectif à atteindre, voire comme obligation morale, mais surtout comme responsabilité individuelle. Selon les théories de la psychologie positive et du développement personnel, nous sommes toustes capables d'être heureux.ses et il ne tient qu'à nous de changer notre regard sur le monde et sur nos problèmes afin de les résoudre. Il faut simplement suivre les dix pas, se référer aux trois principes et en outre payer pour atteindre ce qu'on appelle « la meilleure version de soi-même ». Analysées par les sociologues, ces techniques, utilisées dans les stages et conférences de bien-être, font appel aux principes de base de la manipulation.
Bonheur, équilibre, santé mentale : l'individu « idéal » a des humeurs et un comportement que l'on voudrait stables, un mode de vie socialement approuvé. C'est un individu qui fait sa part, qui ne se plaint pas ou peu, qui travaille sur soi et qui ne remet pas en question le monde dans lequel il vit. Un individu productif, sur lequel on peut capitaliser. C'est ainsi que la pyramide des besoins élaborée dans les années 1940 par Abraham Maslow se retrouve complètement inversée.
Parmi les solutions pour aller bien : ted-talks, tutos de yoga, de relaxation, de pleine conscience, d'alimentation saine, conférences avec des coachs qui coûtent jusqu'à 10 000 dollars, activités de bien-être implémentées dans les entreprises. Paradoxalement, malgré cette injonction à travailler sur soi, le taux de dépression semble progresser alors que la prise en charge se heurte à un système de santé privé de ressources. Le marché du bonheur, lui, se porte bien, les client.e.s en quête d'outils pour le développement personnel, sont de plus en plus nombreux.ses. Le bonheur est devenu un capital comme un autre. Le marché du bien être a généré en 2025 pas moins de 6,3 billions de dollars de chiffre d'affaires. Pourquoi se soucier du contexte économique et politique dans lequel nous vivons quand « pour être heureux.ses », il suffit de se concentrer sur soi-même ?
Qu'en est-il alors de celleux qui n'y arrivent pas, qui n'ont pas les moyens ou qui ne parviennent pas à entrer dans les cases du bonheur self made. Celleux qui regardent le monde se fissurer et sombrent dans le désespoir. Qu'en est-il de celleux qui refusent ou sont incapables de s'adapter à cette société « qui ne veut que notre bien être » ?
En 2019, une amie et collègue de travail s'est suicidée. Un jour elle est « tombée en dépression ». Une chute interminable. Un an plus tard jour pour jour, Sylvie, ma tante, une utopiste militante, fait le même choix. Quelques jours avant l'annonce officielle du deuxième confinement. En 2023, une amie du lycée, souffrant de dépression également, se donne la mort. Selon Santé Publique France, la dépression est aujourd'hui la cause principale de décès chez les 25-34 ans. J'ai trente-neuf ans et trois personnes dans ma vie sont mortes par suicide. Persuadées que le problème venaient d'elles.
Nous sommes heureux.ses, c'est le principal s'écrit en résonance avec ces histoires. Non pas pour les raconter mais pour questionner. Questionner un système qui responsabilise l'individu pour son mal-être tout en faisant profit à partir de sa souffrance. Une société où la solution est de regarder ailleurs que là où c'est terrible, de faire abstraction des guerres, des génocides et de la pauvreté. Une société avec des individus performants et qui ne se révoltent pas. Une société où l'on préfère se protéger les uns des autres plutôt que de faire front commun contre un système qui nous oppresse toustes. Une société du spectacle où l'on regarde l'horreur dix secondes sur son téléphone avant de scroller, où l'on passe à côté d'une école sans regarder la banderole « Ici, dorment plusieurs enfants sans toit », où l'on regarde l'autre avec défiance ou peur et où l'on va au théâtre pour consommer des spectacles qui nous font du bien, mais sans trop nous bousculer.
Des décombres que nous ne voulons plus regarder surgissent des personnages à la poursuite du bonheur ou pas. Se croisent des qui ont tout réussi et des qui ont tout perdu. Des qui croient toujours et des qui n'y arrivent plus. Des gens sensés et « des heureux fêlés » qui laissent passer la lumière ou qui ne laissent plus rien passer du tout.
Je suis au commencement d'un processus : je souhaite explorer la façon dont ces histoires s'entremêlent, se confrontent, se font écho. Expérimenter des tonalités contrastées : des scènes tragicomiques, des moments plus intimes, des situations poussées parfois jusqu'à l'absurde. Des moments désespérés pour rire de l'espoir que demain tout ira mieux.
Le texte est en cours d'écriture. Une première résidence d'écriture de deux semaines a été accueillie par la structure Théâtre dans la Forêt à Parlatges au mois de mai 2026 et deux autres semaines sont prévues en septembre 2926 au même endroit. Ce projet a reçu une bourse d'écriture du CNL. La résidence qui se déroulera en 2027 à RAMDAM, UN CENTRE D'ART est une première étape de recherche autour des écrits, d'écriture au plateau et d'expérimentation d'un dispositif scénique.
Bourse d’aide à l'écriture du Centre Natrional du Livre pour le texte
En résidence en 2027 (en cours de confirmation).