livret janvier - septembre 19

1 janvier 2019 > 30 septembre 2019

Autour de soi, tout un ensemble de choses. De cet ensemble de choses, qui sont produites par d’autres, éloignés et inconnus, on ne connait que ce que l’étiquette veut bien en dire. À cette série d’informations, on accorde plus ou moins de crédit ou d’importance. Cet ensemble de choses, avec ses provenances et ses finalités différentes, on a travaillé pour les produire, les fournir et les acheter, et différents intermédiaires en ont retiré de larges profits. Cet ensemble de choses qui grossit, mais dont la valeur pourtant chaque jour diminue, c’est ce au milieu de quoi on vit.
Une sorte de contraire de la vie.

Il y a la biologie du passé, qui aura suffisamment macéré entre d’anciennes couches rocheuses sédimentées pour qu’on la pompe, la chauffe et la brûle. À point.

Il y a ce qui reste de la biologie du présent, qui aura suffisamment crû pour qu’on s’en nourrisse, mais, on le sait, elle croît à présent moins vite qu’on ne s’en nourrit.

Il y a les roches elles-mêmes, sables et minerais, qui n’ont rien demandé et qui se trouvent dans des pays qui n’ont rien demandé non plus : on les en extirpe, de gré ou de force.

Il y a la masse colossale de toutes ces matières et matériaux, qui une fois déplacée, transformée, consommée et jetée, rend possible l’existence de cet ensemble de choses autour de soi et qui constitue son environnement réel, sa réalité. Quel que soit l’endroit où l’on pose la main, où l’on pose le pied, on l’on pose les yeux, quelle que soit la chose que l’on prend, sur laquelle on marche, que l’on mange ou que l’on boit, tout, autour de soi, est un ensemble de choses produites par d’autres, inconnus et éloignés.

Et chaque matin, depuis la couche de savon sur sa peau, depuis le parfum, le dentifrice, depuis la protection de l’habit, jusqu’à celle de l’habitat, on enfile son costume de toute puissance et on se jette à corps perdu dans cette sorte de contraire de la vie.

C’est notre vie.

Une vie dans laquelle on croit. Une vie qu’on ne parvient plus à imaginer autrement. Une vie pour laquelle on se bat. Pour laquelle on enfile des gilets jaunes. Pour laquelle on continue à faire des promesses intenables. Une vie qui s’écroule par morceaux que l’on regarde tomber dans les rues de Marseille. Qui prend feu en Suède, en Californie et dans toute la méditerranée, et dans toutes les forêts, boréales, australes, mondiales, dans la moindre vallée, sur la moindre colline. Une vie qui toussote et qui crachote. « Bronchite ou cancer ? » se demande-t-on, hypnotisé dans son fauteuil.

L’insecte que nous chassions sur notre épaule, la bête sauvage qui s’enfuit dans le brouillard, la route froide, la rivière bleue … disparaissent dans le néant. Il faut les rappeler. Il faut se les rappeler. Il faut pouvoir les convoquer. Il faut faire le conte du monde disparaissant.

Nous voici là, au creux de nos gigantesques infrastructures, pour une fois nus, et sans promesse. Nous voici là utilisant l’incroyable variété des formes du monde accompli, pour le pousser dans ses retranchements, pour tâtonner, pour en rapporter un morceau, pour chercher ce qu’il pourrait être d’autre ... Quand bien même nous savons qu’elles nous reviendront, nous lançons des bouteilles à la mer. Combat mélancolique. Place faite à l’autre et à l’autrement. Nous travaillons sur nos imaginaires et nos représentations.

Un travail nécessaire.